Plus que le meilleur ami de l’homme

Il y a aujourd’hui 77 millions de chiens rien qu’aux États-Unis. Mais il y a 20.000 ans, il est possible qu’il n’existait pas un seul animal sur la planète ressemblant au bien-aimé (au moins dans certaines cultures) Canis lupus familiaris. Le fait de savoir comment et quand les espèces sont devenues des “toutous” a préoccupé les scientifiques depuis que la théorie de l’évolution a été largement adoptée au 19ème siècle. L’idée que les chiens auraient été domestiqués à partir de chacals a depuis longtemps été abandonnée au profit de la notion que les chiens descendent du loup gris, Canis lupus, le plus grand membre de la famille des canidés, qui comprend les renards et les coyotes. Bien qu’aucun scientifique ne peut plus sérieusement contester ce fait de base, les biologistes, les archéologues, et à peu près tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des chiens sont encore à discuter de quand, où et comment les loups gris ont d’abord évolués vers un animal ancêtre de toutes les races de chiens, des dogues napolitains aux teckels. Est-ce que les premiers chiens ont été domestiqués en Chine, au Proche-Orient, ou peut-être en Afrique? Ont-ils d’abord été élevés pour la nourriture, la compagnie, ou pour leurs capacités de chasse? Les réponses sont importantes, puisque les chiens sont les premiers animaux à avoir été domestiqués, et qu’ils ont très probablement joué un rôle crucial dans la révolution du néolithique. Récemment, les biologistes se sont immiscés dans le débat, et leurs analyses génétiques soulèvent de nouvelles questions au sujet du « quand et où » les loups se sont développés pour devenir ce que nous reconnaissons aujourd’hui être des chiens.

Il peut être très difficile de distinguer les squelettes du loup et du chien, surtout au début de l’histoire des chiens, quand ils étaient beaucoup plus semblables à des loups qu’ils ne le sont aujourd’hui. Les premiers squelettes ressemblant à celui d’un chien ont été excavés au 19e siècle dans la grotte de Goyet en Belgique, et datent de 31,700 ans. Le paléontologue Mietje Germonpré de l’Institut royal belge des sciences naturelles a récemment dirigé une équipe qui a étudié un crâne de canidé issu de la grotte, et a conclu qu’il avait un museau beaucoup plus court que les loups de la même période.

Ce chien-loup pourrait représenter la première étape vers la domestication et rendrait les hommes du Paléolithique que nous appelons les Aurignaciens – les humains modernes qui ont occupé l’Europe dès l’origine – les premiers amateurs de chiens du monde. Mais l’analyse est controversée, et il y a un grand écart entre l’âge du «chien» de la grotte de Goyet et les squelettes anciens suivants des canins qui pourraient vraisemblablement être appelées chiens, qui datent de 14.000 ans et proviennent de l’ouest de la Russie. Peut-être que le loup de la grotte de Goyet représente un cas isolé de la domestication, et qu’il n’a laissé aucun descendant. Mais sur la base des découvertes de squelettes de chiens à travers le Vieux Monde, de la Chine à l’Afrique, nous savons que vers 10.000 ans les chiens jouaient un rôle essentiel dans la vie des êtres humains partout dans le monde, que ce soit en tant que sentinelles, sacrifices rituels, ou sources de protéines.

Le patrimoine archéologique suggère que les chiens ont été domestiqués à plusieurs endroits et à différents moments, mais en 2009, une équipe dirigée par Peter Savolainen de l’Institut royal de technologie de Stockholm a publié une analyse de l’ADN mitochondrial de 1.500 chiens à travers le Vieux Monde, et cette analyse laisse penser que la domestication du chien se serait déroulée sur quelques centaines d’années et se situerait en Chine. “Nous avons découvert que les chiens auraient été domestiqués à un moment unique, il y a moins de 16.300 ans, au sud du fleuve Yang Tsé,” dit Savolainen, qui émet l’hypothèse que tous les chiens proviennent d’une source d’au moins 51 loups femelles, qui auraient été élevés pendant plusieurs centaines d’années.  «C’est la même base de temps et de lieu que l’origine de l’agriculture du riz», note-il. “C’est spéculatif, mais il semble que les chiens peuvent avoir leur origine parmi les premiers agriculteurs, ou peut-être des chasseurs-cueilleurs qui étaient sédentaires.” Mais cette année, une équipe dirigée par le biologiste Robert Wayne de l’Université de Los Angeles en Californie a montré que l’ADN de chiens domestiques comporte des parties communes avec celui des loups de l’Est. Wayne et ses collègues suggèrent que les chiens auraient été domestiqués quelque part au Moyen-Orient, puis croisés avec d’autres loups gris qui se déplaçaient à travers le monde, jetant le doute sur l’idée que les chiens auraient été domestiqués au cours d’un événement unique dans un endroit particulier. Savolainen soutient que Wayne exagère le rôle du loup gris du Proche-Est, et qu’un échantillonnage plus approfondi des loups en provenance de Chine renforcerait la théorie de son équipe concluant à un événement de domestication unique.

L’archéozoologue de l’Université de Victoria, Susan Crockford, qui n’a pas pris part à ces deux études, soupçonne que la théorie de la domestication à une seule période néglige le fait que le processus est probablement arrivé plus d’une fois. “Nous avons la preuve qu’il y existe une origine distincte pour les chiens d’Amérique du Nord de celle du Moyen-Orient», explique Crockford. “Cela corrobore l’idée d’au moins deux « berceaux ». Je pense que nous devons penser aux loups devenant des chiens  à différents moments dans différents endroits. ”

En ce qui concerne la façon dont les chiens ont été domestiqués, Crockford – comme beaucoup d’autres savants – pense que les chiens descendent des loups qui se sont réunis à proximité des camps de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires, ainsi qu’autour des premières véritables colonies pour manger les restes. “Le processus a probablement été généré par les animaux eux-mêmes,” dit-elle. «Je ne pense pas qu’ils ont été délibérément apprivoisés, mais plutôt qu’ils se sont domestiqués eux-mêmes.” Les loups de plus petites tailles étaient probablement plus intrépides, plus curieux et moins agressifs que les plus grands, souvent dominants. Les loups sont devenus plus petits en vivant à proximité de l’homme. «Je pense qu’ils ont également dû avoir un rôle spirituel», explique Crockford. «les sépultures de chiens sont des preuves concrètes de cela. Plus tard, ils sont peut-être devenus une chose de valeur en tant que sentinelles. Je ne pense pas que la chasse a joué un rôle important dans le processus de départ. Leur rôle en tant que créatures magiques était probablement très important dans les premiers jours de la relation chien-humain. ”

Quelles que soient les raisons de leur domestication, les chiens ont laissé leurs empreintes un peu partout dans les sites archéologiques durant des milliers d’années, et ce parfois littéralement.

 Par Jarret A. Lobell et Eric Powell

Features vol 63 No5 Septembre/Octobre 2010

http://www.archaeology.org/1009/dogs/

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