Les expériences de croisement

1. Expériences en Asie :

RootokOriginaire de Sibérie orientale, le husky sibérien aurait été stabilisé dans sa forme actuelle il y a deux mille ans auprès des ancêtres des Tchouktches ou Chukchis, un peuple d’origine paléosibérienne. Quoique peu nombreux, ces éleveurs de rennes vivent encore aujourd’hui en semi-nomades, dans une région qui s’étend du fleuve Kolyma à la presqu’île de Tchoukotka, en face de l’Alaska.

Dans les conditions particulièrement rudes de l’Arctique, les chiens aident les Tchouktches dans leurs tâches quotidiennes : la chasse, la garde et bien sûr la traction des traîneaux lors des déplacements. Les chiots sont les compagnons de jeu des enfants. Ils sont intégrés à la vie familiale et partagent l’habitat des hommes. Durant des centaines d’années, les Tchouktches ont croisé quelques femelles husky avec des loups en dispersion. Certains auteurs parlent d’un croisement toutes les cinq générations dans certaines tribus.

L’objectif des Tchouktches était de renforcer la race physiquement : cette expérience ou plutôt cette pratique, peut être qualifiée de réussite. En effet, les huskies ont une résistance à l’effort, une endurance qui rappelle beaucoup celle des loups. Il est également à noter que cette race est peu sujette aux malformations et aux maux touchant de nombreuses autres races de chiens : dysplasie de la hanche, ergots, malformations des pattes, malformation cardiaque, cartilage des oreilles anormalement mou, etc.

Il est par ailleurs à noter que des tribus mongoles ont suivi des meutes de loups afin de leur subtiliser une partie du fruit de leur chasse. En effet, certains loups de Mongolie ont adopté des modes de chasse par rabattage du gibier vers des lacs gelés, le poids des troupeaux brisant la glace et offrant aux loups l’opportunité de se saisir de proies en grand nombre.

 

Husky Vrook2. Expériences en Europe :
Des expériences de croisement entre loups et chiens ont été réalisées en Europe récemment. Deux d’entre elles ont donné lieu à des races stabilisées, reconnues par les sociétés canines des pays concernés.

2.1. Expérience de Saarloos :

 

SarloosLeendert Saarloos (1884-1969) était un amateur du berger allemand.

Dans le but de « revivifier » dans cette race les dispositions naturelles afin d’obtenir un meilleur chien d’utilité, il croisa en 1932 un mâle berger allemand de type prussien classique, avec une louve originaire de la branche sibérienne du type européen.

Par accouplement des descendants avec le père, il obtint une population de base dont les animaux étaient porteurs de plus d’un quart de sang de loup.

Au cours de la phase expérimentale suivante, grâce à une sélection sévère, il créa une nouvelle race, le « chien-loup européen ».

Des individus sélectionnés de cette nouvelle race donnèrent tout d’abord satisfaction comme chiens d’aveugle. Les observateurs tirèrent hâtivement la conclusion que cette race serait apte à cet emploi. Mais l’hérédité « utilitaire » de l’aïeul Berger allemand se perdit, les éleveurs de l’époque indiquant que cette perte était liée à l’apport augmenté de sang de loup. Il devint par la suite évident pour eux que cette race était en général peu apte au travail de chien d’utilité, et en particulier à celui de chien d’aveugle. Le patrimoine de Leendert Saarloos, non pas un chien d’utilité, mais un chien doté de qualités naturelles, fut reconnu comme race en 1975.

En l’honneur de son créateur, on lui donna à cette époque le nom de chien-loup de Saarloos.

L’aspect général du chien-loup de Saarloos est celui d’un chien de bonne constitution dont l’aspect extérieur (conformation, allures, robe) fait penser à un loup.

Il est de construction dite « harmonieuse » pour les spécialistes, et a des membres assez longs. Le chien-loup de Saarloos est un trotteur typique et endurant aisément capable de franchir de longues distances à sa cadence particulière. Son allure naturelle ne le fatigue guère, et rappelle celle du loup. Il se distingue d’autres races par son allure légère très spécifique. Le bon déroulement des mouvements dépend fortement de différents détails de construction corporelle : avant toute chose, ce sont les angulations entre les différents membres qui exercent la plus forte influence. Au trot franc et dégagé, le chien-loup de Saarloos porte la tête et le cou presque horizontalement. C’est alors que la position des yeux et la forme cunéiforme de la tête sont caractéristiques. A l’instar du loup, ce chien ne présente pas une allonge exagérée au trot soutenu. Tout comme une poussée trop forte, une allonge exagérée déformerait l’allure typique et légère qui est un modèle idéal de mouvement économe en énergie.

Les éleveurs que j’ai rencontrés indiquent qu’il n’obéit que « de sa propre et libre volonté » : il faut comprendre par là qu’il n’est pas soumis à l’extrême, ce qui rappelle le loup à l’état captif. Il est capable de désobéissance sans changement de stimuli ou d’un quelconque paramètre extérieur. Envers les étrangers humains, il est réservé voire méfiant. Sa retenue et, dans des situations inconnues, son « instinct de fuite » sont semblables à ceux du loup européen.

 2.2. Expérience du chien loup Tchèque :

Chien Loup TchécoslovaqueLe chien-loup Tchécoslovaque est une race récente, issue de croisements entrepris par les Tchèques et les Slovaques, entre le Loup des Carpates et le Berger Allemand à la fin des années 50, dans la Section cynophile des gardes frontières de Libejovice.

En effet, afin d’améliorer les performances physiques et la résistance des chiens, l’armée procéda au croisement du Berger Allemand et du loup des Carpates dans le cadre d’une expérimentation.

L’initiateur de ce programme expérimental était un militaire : le colonel Karel Hartk.

Les premiers « hybrides » de la louve d’origine et du premier Berger Allemand naquirent en 1958.

La louve fut ensuite accouplée à un autre Berger Allemand.

Une partie de la progéniture fut envoyée en Slovaquie, afin d’y être testée du point de vue comportemental et de l’endurance à l’effort physique. Elle fut ensuite croisée avec d’autres Bergers Allemands.

Les « hybrides » de la 3ème et de la 4ème génération furent utilisés par l’armée, alors que durant la même période certains civils entreprirent des élevages.

Le dernier apport de sang loup eu lieu en 1983, soit 25 ans après le début de l’expérience. Durant ce laps de temps, la race s’est construite à partir de 4 loups distincts et de nombreux Bergers Allemands.

Physiquement, le chien-loup Tchécoslovaque a hérité de ses deux lignées, et on distingue des traits aussi bien lupoïdes que canins. Il hurle à la manière des loups, mais son aboiement courant rappelle celui du berger allemand. Son arrière train n’évoque absolument pas le Berger Allemand : il est plat, formant un angle droit avec la queue.

Du point de vue comportemental, le chien-loup Tchécoslovaque a  incontestablement hérité du loup : il se montre indépendant, très réservé, tout en étant un animal de meute.

Ces traits de caractère sont notifiés dans le standard officiel de la race. Son salut rappelle celui du loup : un cérémonial comprenant des mordillements, des pressions de la mâchoire plus ou moins douloureuses, des sauts virevoltants, des piaillements et ses claquements de mâchoires, sans agressivité.

 2.3. Objectifs et bilan :

Si l’on considère l’objectif premier de Leendert Saarloos, à savoir « revivifier » la race du Berger Allemand en apportant les capacités naturelles du loup dans le but d’obtenir un meilleur chien d’utilité que le Berger Allemand, l’expérience peut être qualifiée d’échec. Le chien-loup de Saarloos n’est en effet pas un chien doté de dispositions naturelles en faisant un chien d’utilité, bien au contraire du fait de sa méfiance persistante envers l’étranger et de son « instinct de fuite ».

Pour le chien-loup Tchécoslovaque, le bilan est plus mitigé, car l’objectif était différent (rôle militaire).

Bien sûr, ces conclusions sont d’ordre général, et j’ai eu l’occasion de rencontrer deux chiens-loups de Saarloos aux tempéraments très différents du standard.

Enfin, ces deux expériences permettent tout de même de conclure qu’il n’a fallu que quelques générations à l’homme pour obtenir deux races stabilisées du point de vue des traits comportementaux et des caractéristiques physiques à partir d’un patrimoine génétique de chiens et de loups dans des proportions comparables. Ces expériences constituent des faisceaux d’indices convergents mettant dans le champ du possible le fait que, par sélection de certains individus, les loups ont bien pu être les « meilleurs amis de l’homme » originels.

3. Expériences en Amérique du Nord :

C’est sur le continent américain qu’il y a le plus de chiens-loups (certains ouvrages mentionnent qu’il existerait plus de 2 millions d’individus). Pour de nombreux améridiens, l'”hybridation” était même une tradition.

3.1. Les loups de Damrell :

Reste le cas de l’Amérique du Nord, avec ses lois locales autorisant ou interdisant la détention de loups captifs ou d’hybrides selon les états.

Comme cela est souvent le cas aux Etats-Unis, des passionnés ont « redécouvert » des pratiques ancestrales, et en particulier celles visant à élever des chiens-loups hybrides en qualité de chiens de compagnie ou d’utilité.

Parfois, les éleveurs en font un véritable commerce avec une constante : plus le pourcentage de sang de loup est (censé être) élevé, plus le wolfdog est cher !

En dehors des pratiques amérindiennes, une expérience marquante aurait été menée durant plusieurs années au début du XXème siècle, par un certain James Damrell et son épouse : la traversée des Etats-Unis, initialement prévue de Seattle à New-York mais qui se termina en Californie, dans une charrette tirée par 5 puis 4 « loups », qui étaient vraisemblablement des chiens-loups hybrides d’après les photos et un article du 17 octobre 1912 du journal Decatur Review. Il s’agit d’une des rares tentatives consistant à faire travailler des canins à fort pourcentage de loups et qui auraient été couronnée de succès d’après James Damrell.

Certains mushers ont expérimenté l’hybridation de chiens de traîneau (souvent des huskies) avec des loups, mais rares sont ceux qui on obtenu des résultats intéressants du point de vue de la qualité de l’attelage.

Il y a une origine physique à cette observation.

En effet, le loup est trop haut sur pattes, et l’angle formé par l’attache du traîneau et le harnais classique est trop important. De plus, en utilisant des harnais de type pulka, le rendement et la manœuvrabilité sont diminués dès le second canin dans l’attelage.

De plus, même si c’est un animal de meute, le loup a un comportement indépendant et autonome. Ces traits, déjà présents mais dans une moindre mesure chez certaines races de chiens de traîneau, sont portés à leur paroxysme chez le loup ce qui peut handicaper les attelages. Enfin, la pratique moderne du traîneau privilégie la course à perdre haleine voire le sprint, sans exploration, alors que le loup est le champion de l’endurance et de l’intelligence du monde canin.

L’attelage de James Damrell aurait parcouru initialement 6000 kilomètres au rythme de 64 à 84 km par jour. Toutefois, les articles des différents journaux américains ayant relayé cette odyssée font apparaître des contradictions majeures, laissant planer un doute sur la réalité de cette distance parcourue.

3.2. Les éleveurs et les spécialistes :

De nombreux croisements effectués par des éleveurs et des amateurs, plus ou moins scrupuleux, ont générés des « spécialistes » des wolfdogs.

En général, ces spécialistes sont des propriétaires ou d’anciens propriétaires de wolfdogs. Rarement diplômés, ils sont souvent très pragmatiques.

Parmi ces « spécialistes » auto-déclarés, « entraîneurs professionnels » et les « spécialistes  du comportement des wolfdogs », certains sortent du lot par la qualité de leurs approches, toujours empiriques, ou par leur notoriété. Une race est reconnue par le Continental Kennel Club : le NorthAID (North American Indian Dog).

Les meilleures ont émis des avis sur les erreurs d’interprétation courantes des attitudes corporelles des loups. Parmi les observations dignes d’intérêt, on peut citer le fait que la plupart du temps le loup dominé se soumet « volontairement », très rarement par la force du loup alpha ou béta. L’acte de soumission ne correspond nullement à une « correction » administrée par le loup dominant, mais plutôt à un rituel. Ne sachant pas cela et par méprise donc, beaucoup de propriétaires américains battent leurs wolfdogs ! Et au lieu de récolter une sorte de « rôle » alpha, ils récoltent des morsures et des wolfdogs très méfiants voire conditionnés à la fuite.

3.3. Risques :

Il n’existe pas d’étude scientifique sur la dangerosité des wolfdogs par rapport aux autres chiens de grande race.

attaque

 

 Il y a bien quelques déclarations péremptoires. On peut lire sur le site loup.org à propos des loups hybrides : « De nombreuses tragédies sont nées de cette situation : en mars 1990, à Anchorage en Alaska, une fillette de quatre ans a été attaquée par un loup hybride alors que ses parents se trouvaient à proximité. Le loup, après l’avoir saisie par la tête, l’a secouée violemment, lui arrachant presque tout le cuir chevelu et lui infligeant des morsures au visage. Au printemps de la même année, toujours en Alaska, un loup hybride, dont on pensait qu’il aimait les enfants, a attaqué un petit garçon de quatre ans. Il lui a cassé un bras, et lui a lacéré la poitrine et le visage ». L’article étant de 2002, il apparaît que loup.org, très hostile à la domestication du loup et aux races hybrides (Saarloos, Chien-loup Tchécoslovaque, Wolfdogs américains), ne cite spontanément que 2 exemples datant de 1990.

 David Mech et Luigi Boitani citent par ailleurs 9 cas d’attaque d’un wolfdog sur l’homme en 9 ans, soit un par an en moyenne, pour une population estimée entre 400.000 et 2.000.000 d’individus.

 Durant le 20ème siècle, il n’y a pas eu de cas prouvé d’attaque d’un homme par un loup de sang pur en Amérique du Nord.

Curieusement, au début du vingtième et unième siècle, quelques affaires ont défrayé la chronique :

La plus récente est l’attaque d’une l’institutrice en Alaska. Dans cet état, longtemps gouverné par Sarah Palin, qui est plutôt pro chasse au loup par avion ou hélicoptère, on suspecte une attaque de loup. Sans polémiquer ni faire de l’angélisme, on ne sait pas si la victime n’avait pas perdu connaissance, s’il s’agissait de loups ou d’hybrides, ou d’un animal enragé rejoint par une petite meute. A notre connaissance, il n’y pas eu de conclusions publiées par la suite.

Ce dossier est décrit dans un article de BBC par exemple :

http://news.bbc.co.uk/2/hi/americas/8565567.stm

Il est à signaler qu’une attaque rarissime s’était produite le 29 octobre 2009 : une chanteuse canadienne de 19 ans avait été tuée par deux canins alors qu’elle se promenait seule dans le Parc national des Hautes-Terres du Cap Breton, en Nouvelle-Ecosse. La preuve a été apportée qu’il s’agissait de coyotes, mais il n’y a pas eu de conclusion sur la présence de rage ou non.

Il y avait eu il y a quelques années le cas d’un adolescent avait été retrouvé mort près d’une décharge où rôdait souvent des loups. On a identifié sur le corps des traces de morsures de loup, mais plus tard également des traces d’ours qui aurait tiré la victime (ce que ne font jamais les loups avec leurs proies) avant que les loups s’en emparent.

 En constatant le nombre important d’attaques de chiens sur des adultes et sur des enfants, et le si faible nombre d’attaques pour lesquelles les loups sont suspectés, on peut légitimement se demander si les cas d’agressions par des wolfdogs sont liés à la partie « lupine » de leur patrimoine.

 Dans tous les cas, seule une étude statistique sérieuse pourrait le confirmer, ou l’infirmer. N’oublions pas que bon nombre des américains possédant des wolfdogs pensent qu’il faut les battre pour s’assurer par la force une sorte de rôle de dominant !

 A l’arrivée en France des premiers Saarloos, il y a eu beaucoup d’opposants dont les idées étaient basées sur … une absence d’expérience ! Parmi ces mêmes personnes, certaines étaient elles-mêmes accompagnées de Saarloos quelques années plus tard pour faire de la pédagogie sur le loup auprès d’écoliers. Selon nous, les hybrides ne sont ni plus dangereux ni plus inoffensifs que n’importe quel chien. Tout dépend de la qualité de la relation et de l’éducation. Comme le chien, ou le dingo, l’hybride chien-loup (reconnu comme race ou non) a la capacité de s’inscrire dans le contexte d’un schéma hiérarchique humain. Pour le loup, cela reste beaucoup plus délicat étant donné que son fort « pouvoir de décision » risque de prendre le dessus à n’importe quel moment, et surtout quand on ne s’y attend pas. La fréquentation de loups en captivité montre que certains loups peuvent une réaction très amicale envers les enfants. Il ne s’agit pas d’une généralité, mais de cas particuliers liés à l’âge ou au tempérament spécifique de certains individus. Le langage corporel d’une approche amicale rappelle beaucoup celui de la meute envers les louveteaux : contact du museau, queue remuée, lèche, contact du corps latéralement, oreilles baissées.

Lors d’une rencontre entre un enfant et des loups, ces derniers sont souvent « concentrés » à l’extrême et cette attitude provoque souvent la peur de l’enfant objet de cette attention, voire de ses accompagnateurs adultes. Les cas où des enfants sont acceptés par un loup adulte restent toutefois exceptionnels. Il est certain que la chute d’un enfant voire d’un adulte à proximité d’un loup constitue un risque majeur de réaction atavique ou allélomimétique : la chute est le moment privilégié pour saisir ou mordre mortellement une proie. Plus l’enfant est jeune, plus les facteurs sont « motivants » : d’abord la taille, puis la façon de se mouvoir (moins coordonnée que celle d’un adulte), une tonalité de voix plus aigüe (qui rappelle celle d’un animal en détresse), et peut-être bien une question d’identification hormonale. L’intérêt du prédateur attisé, le comportement qui s’en suit peut être pris par le profane pour un jeu, mais chez le prédateur le jeu fait partie de l’apprentissage à la chasse.

 En conclusion, le véritable problème de l’animal hybride comme animal « domestique » provient du fait que ses caractéristiques comportementales ne sont pas connues et figées, pas du comportement en lui-même.

 Enfin, le wolfdog présente un certain risque pour la biodiversité, du fait de la « pollution » génétique qu’il représente pour le loup en cas de retour à l’état féral.

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